Qu’est-ce que la rationalité écologique ? (1/2)

Dans cette série d’articles, nous allons parler d’un nouveau cadre de pensée issue de la recherche récente en psychologie et économie comportementale, appelé rationalité écologique.  Ce premier article portera sur les limites de l’approche classique en économie comportementale, pour montrer l’intérêt d’une nouvelle voie !

Poker et champignons

Un joueur de poker et un cueilleur de champignons ont un point commun assez évident : ils prennent tous les deux des risques. Le joueur de Poker risque de perdre sa mise quand il joue, et l’amateur de champignon risque de se tromper d’espèce et de finir avec une indigestion, voir pire. Pour nous économistes qui aimons comprendre les comportements humains, ces deux activés sont intéressantes.  Elles représentent pourtant deux visions du risque très différentes.

Un joueur de Poker prend un risque dans un environnement probabiliste : l’ensemble des possibilités qu’il  peut affronter sont connues et dépendent des probabilités. Il peut calculer à chaque instant la probabilité que sa main soit la plus forte de la table à l’aide des outils statistiques classiques. De même, il peut ajuster sa mise en fonction des probabilités qu’il calcule. Il n’a aucune incertitude sur l’état du monde qu’il peut affronter : aucun joueur ne risque de dévoiler une main avec 5 as, sauf s’il veut se faire exclure pour tricherie. On dit que l’environnement est risqué ou probabiliste,  car on connait toutes les possibilités potentielles (l’ensemble des différentes combinaisons possibles avec un ou plusieurs jeux de cartes) et les probabilités associées. Dans un tel univers, prendre des risques est relativement facile, car on peut y appliquer les lois des probabilités.

Un amateur de champignon se trouve lui dans un tout autre univers. Il n’existe aucune façon de décrire l’ensemble des possibilités qu’il peut rencontrer ni de leur attacher une probabilité. Ce champignon blanc, trouvé proche d’un chêne, est-ce plutôt une vesse-de-loups comestibles ou une dangereuse Amanite phalloïde ? Il est impossible d’attacher de façon objective une probabilité à un tel événement : chaque champignon est unique, avec ses propres caractéristiques et certaines espèces proches sont très difficiles à différencier les unes des autres, même pour des spécialistes. L’amateur de champignon évolue en univers que l’on qualifiera d’incertain : il ne peut envisager tous les cas possibles et leur attacher des probabilités, ni utiliser les techniques probabilistes pour prendre la meilleure décision.

Deux visions différentes du risque : le poker et la cueillette de champigons.

Ces deux visions du risque correspondent à deux courants de pensée différents en économie comportementale. La première vision de l’environnement risqué du joueur de Poker correspond à la vision  de l’homo-œconomicus ainsi qu’à la vision de l’économie comportementale « classique ». Le monde incertain et non probabilisable du chasseur de champignon est lui le monde exploré par la rationalité écologique. Nous allons voir plus en détail les différences entre ces trois mondes.

Le monde risqué des joueurs de Poker

Historiquement, les théories économiques de la décision ont été pensée dans un cadre probabiliste, comme le monde des joueurs de Poker. Que cela soit la théorie standard de la décision représentée par le fameux homo-œconomicus ou l’économie comportementale qui décrit des humains plus réalistes, les deux reposent en réalité sur la même conception du risque. Explorons un peu ces deux visions pour mieux comprendre par la suite comment la rationalité écologique s’en détachera.

Rationalité 1.0 : l’homo-œconomicus ou la rationalité standard

Vous avez peut-être déjà entendu parler de l’homo-œconomicus, cet individu fictionnel au cœur de la science économique moderne. Développé de façon formelle dans les années 50, le modèle dit standard de la rationalité peut être représenté ce fameux homo-œconomicus, un individu parfaitement rationnel, calculateur, qui prendrait toujours des décisions optimales et se comporte comme s’il maximisait une fonction d’utilité. Nous parlerons de rationalité 1.0 pour désigner cet être fictionnel, à la capacité de raisonnement illimitée. L’homo-œconomicus est un concept construit uniquement pour le monde probabiliste des joueurs de Poker : s’il n’y a pas de probabilités, il n’y a plus de calcul probabiliste ou d’optimisation possible de l’utilité, et aucun moyen de définir une décision « optimale ».
Si ce modèle de décision optimale qui n’existe que dans un cadre probabiliste peut faire sourire, il a l’avantage d’être assez utile pour les économistes : il permet de modéliser assez facilement le comportement d’acteurs économiques, puis de faire des prédictions avec les modèles associés. Les économistes ne croient pas réellement que nous sommes ces machines à optimiser et calculer, mais ce modèle reste un outil très pratique à leur disposition, malgré ses limites. C’est un modèle « as if », « comme si » : nous savons bien qu’il n’est pas réaliste, mais si en pratique les gens se comportent « comme si » ils maximisaient une fonction d’utilité, alors le modèle reste intéressant.

Pendant longtemps, ce modèle était considéré comme une approximation certes fausse, mais pas si éloignée de la réalité. Après tout, si nous n’étions pas rationnels, il serait facile de profiter de nous. Or les opportunités économiques ne sont pas si facile à voir. Se reposant sur cet argument et la facilité offerte par ces modèles pour construire de nouvelles théories, les économistes mettront du temps à en tester la conformité avec nos comportements réels.

L’économie comportementale classique : vers une rationalité 2.0

C’est seulement dans les années 70 que des chercheurs en psychologie vont vouloir tester en pratique si les humains suivaient bien les règles logiques et probabilistes que doit suivre l’homo-œconomicus. Après tout, ce modèle qui est la pierre de base de la plupart des théories économiques n’avait jamais été testé de façon sérieuse et continue pour voir si nos décisions étaient bien conforme à sa description. Les fondateurs de ce nouveau programme de recherche, Daniel Kahneman et Amos Tverky vont entrainer une révolution chez les économistes, qui vaudra plus tard à Kahneman le prix Nobel d’économie (Tverky étant décédé avant, il n’a pas pu être récompensé malheureusement).

Leurs travaux vont aboutir à un constat simple : les humains sont bien loin de la rationalité idéale de l’homo-œconomicus. Nous avons de nombreux biais, et utilisons des raccourcis mentaux (qu’on appelle des heuristiques), qui feront que l’on nommera le programme de recherche sur le sujet « biais et heuristiques ». C’est la naissance de l’économie comportementale classique, qui vise à décrire non plus un humain rationnel, mais au contraire ses déviations de la rationalité standard de l’homo-œconomicus.

Pour démontrer les limites de notre rationalité, les économistes comportementaux vont utiliser de nombreuses expériences en laboratoires, sous forme de petits problèmes ou de choix entre des loteries monétaires, qui vont mettre en évidence nos comportements sous-optimaux. Ils vont trouver de nombreux biais différents, à tel point que la page Wikipédia sur le sujet en recense plus de 150. Vous pouvez aussi les visualiser ici sous forme d’infographie.

Il y a beaucoup de biais cognitifs… peut être un peu trop ?

Néanmoins l’économie comportementale classique ne sort pas réellement du cadre proposé par l’homo-œconomicus : elle s’inscrit toujours dans le cadre d’un univers risqué et probabilisable comme l’univers du joueur de Poker. Simplement notre joueur de Poker ne joue plus parfaitement, mais avec de nombreux biais. L’économie comportementale classique va d’ailleurs introduire de nouvelles théories mathématiques, paradoxalement encore plus compliquées et moins réalistes que la maximisation de fonctions d’utilité de l’homo-œconomicus, pour essayer de décrire les différents biais qu’elle observe.

Sur le fond, l’économie comportementale classique est plutôt un raffinement et une complexification de l’homo-œconomicus plus qu’un véritablement changement de paradigme de notre façon de prendre des décisions. Ce qui va entrainer des critiques à son encontre.

Les critiques et limites de l’économie comportementale

Certaines critiques vont s’élever contre l’économie comportementale classique, qui loin de mieux décrire le comportement humain comme elle le revendique, ne ferait que nous éloigner d’une meilleure compréhension de nos prises de décisions. Ces chercheurs, menés par Gerg Gigerenzer, qui sera le fondateur de la rationalité écologique, vont formuler quatre critiques principales à l’économie comportementale standard :

  • Ne décris pas les processus de décision : alors que l’économie comportementale veut décrire de façon plus réaliste le comportement des humains, elle le fait en reposant sur des modèles mathématiques encore plus compliqués et avec plus de paramètres que la rationalité standard de l’homo-œconomicus. Gigerenzer parle ainsi d’économie néoclassique déguisée, car finalement les modèles sont les mêmes, mais en plus complexe. Ces modèles peuvent peut-être décrire le résultat de nos actions, mais ils ne sont pas réalistes dans le sens où ils ne décrivent pas le processus mental réel de nos décisions.
  • Manque de prédiction : Les modèles de l’économie standard peuvent être ajustés pour coller aux décisions passées des individus et donner l’illusion de les expliquer, mais ils sont incapables de prédire le comportement futur de façon efficace. A quoi peut servir un modèle qui n’explique que le passé ?
  • Des modèles faits pour le risque et non l’incertitude : L’économie comportementale décrit des modèles qui sont adaptés aux situations de risques, comme l’environnement du joueur de poker. Or la vie réelle dans laquelle nous prenons des décisions est bien plus caractérisée par l’incertitude radicale, où il est impossible d’attacher des probabilités aux événements, comme la situation du cueilleur de champignons. Dans ces situations réelles, les outils de calculs complexes de l’économie comportementale classique sont inopérants.
  • Manque de cohérence globale : A force d’accumuler de nombreux biais cognitifs en une longue liste, l’économie comportementale est incapable de fournir une vision d’ensemble de nos mécanismes cognitifs. Elle ne fait que décrire des déviations de nos comportements par rapport au modèle 1.0 de la rationalité standard, sans fournir de véritable modèle unifié expliquant ces déviations.

Alors que l’économie comportementale est souvent présentée comme une vision plus réaliste que celle de l’homo-œconomicus, pour ces chercheurs critiques, elle n’est finalement pas si différente. Elle se définit toujours par rapport à l’homo-œconomicus qui reste un point de référence, n’est pas plus capable de décrire les mécanismes de décisions réels, et ne prend pas compte le coté incertain de la réalité.

La rationalité écologique : un changement de paradigme pour une rationalité 3.0

Pour répondre à ces critiques, Gigenrezer et d’autres chercheurs à sa suite vont proposer un nouveau paradigme, qui se veut une approche totalement différence de la rationalité : la rationalité écologique.

La rationalité écologique, un nouveau paradigme capable de décrire les décisions en incertitude, comme celles que doivent prendre un cueilleur de champignon.

Alors que jusqu’ici les modèles de rationalité reposaient sur une vision du risque proche du monde du joueur de poker, la rationalité écologique ambitionne de décrire des mécanismes de décisions à l’épreuve de l’incertitude radicale du monde réel, comme le monde de notre cueilleur de champignon. La rationalité écologique vise ainsi entre autre à proposer une vision réaliste des mécanismes cognitifs, et qui tient compte du caractère fondamentalement incertain de notre environnement. On peut la designer comme une rationalité 3.0, qui cherche à dépasser les limites de la rationalité « 2.0 » prônée par l’économie comportementale standard.

Nous allons voir dans notre prochain article comment est construite cette théorie de la rationalité écologique, et quelles applications pratiques elle ouvre pour mieux comprendre nos décisions.