La communication agressive est-elle efficace contre les anti-vaccins ?

 

Dans cet article, nous allons voir que contrairement à ce que prône ses défenseurs, la communication scientifique agressive est très rarement efficace, et que l’approche bienveillante officiellement recommandée par l’OMS et les autorités doit rester l’approche par défaut.

Introduction

Malgré les preuves scientifiques de leur efficacité, de nombreuses personnes sont encore hésitantes face aux vaccins contre le covid-19 et minimisent les risques du virus. De telles attitudes peuvent sembler exaspérantes et provoquer un sentiment de lassitude, qui peut entrainer de l’agressivité envers ces réfractaires de la part de ceux qui essayent de lutter contre l’épidémie. Bien que les recommandations officielles de l’OMS recommandent de toujours garder son calme et de faire preuve de bienveillance, nombreux sont ceux à choisir la voie de la communication agressive face aux anti-covid. Mais au-delà des anecdotes personnelles, comment savoir si ce mode de communication est vraiment efficace pour convaincre les réfractaires aux vaccins ? C’est ce que nous allons voir dans cet article.

Les recommandations officielles de l’OMS

Avant de se pencher en détail sur la question de l’agressivité, il est important de rappeler les recommandations officielles de l’OMS en termes de communication publique sur les vaccins et le covid-19. Dans son guide officiel de bonnes pratiques pour répondre sur la question de la vaccination, l’OMS recommande l’attitude suivante :

  • Garder son calme : S’énerver et perdre son calme diminue la perception de la véracité du message. Autrement dit, plus vous allez vous énerver sur un anti-vaccin en lui répétant que les vaccins ne sont pas risqués, moins la personne aura de chances de vous croire. De plus, au-delà de convaincre l’autre personne ou non, s’énerver est rarement positive pour celui qui s’énerve, ni pour celui qui reçoit cette colère.
  • Être patient : Ce n’est généralement pas en une conversation que l’on va convaincre une personne de changer d’avis. En perdant patience on risque de braquer la personne. L’objectif est au contraire d’amener petit à petit la personne à reconsidérer sa position, ce qui prend du temps. L’OMS recommande ainsi d’éviter ces discussions si vous pensez de ne pas avoir le temps et la patience nécessaire, et ne pouvez pas supporter de ne pas convaincre immédiatement votre interlocuteur.
  • Éviter les attaques personnelles : N’insultez pas votre interlocuteur, et éviter de mettre en cause ses capacités d’analyse, son intégrité personnelle ou ses choix de vie de façon agressive. Cela est d’autant plus vrai dans le cadre d’une communication publique, où vous risquez de perdre en crédibilité auprès du public en vous comportant ainsi.

Comme on peut le voir, l’OMS est loin de recommander une attitude agressive, c’est même tout le contraire.

Ce que dit la recherche sur la communication agressive

Un certain nombre de travaux récents s’intéressent à l’effet de la communication agressive sur la communication en science (sur des enjeux comme le réchauffement climatique par exemple) ou en santé (sur la vaccination en particulier). Commençons avec cette étude de 2019 où les chercheurs proposent à des participants de regarder des vidéos d’un débat scientifique entre des participants qui sont présentés soit comme scientifique, soit comme lobbyistes. Chaque intervenant du débat peut parler de façon « neutre » ou de façon « agressive ». Les chercheurs mesurent ensuite si les participants accordent plus de crédits aux intervenants agressifs ou non. Ils trouvent que si la qualité de l’intervenant (chercheur vs lobbyiste) n’a pas d’impact sur sa crédibilité, à l’inverse le style de communication est important. Les personnes qui communiquent de façon agressive sont jugées moins crédibles que celles qui communiquent de façon neutre. Ainsi cette étude va dans le sens d’une non-efficacité de la communication agressive. De nombreuses autres études vont également dans le même sens.

Comment parler efficacement de vaccins aux personnes sceptiques ?

Le rôle de la distance sociale et des attentes ?

D’autres études vont explorer le sujet, en essayant de comprendre les variables qui peuvent influencer la perception de la communication. Une première variable clef proposée est la proximité perçue entre le communiquant et son interlocuteur. L’intuition est que plus nous nous considérons proche du communiquant (car il appartient à notre communauté, classe sociale ou autre marqueur d’identité important pour nous), plus nous allons lui accorder de crédit. Ainsi, un ex-anti-vaccin sera souvent plus à même de convaincre un autre anti-vaccin, car il sera perçu comme un individu de confiance, similaire à lui.

Une seconde variable clef est les attentes que nous avons. Quand nous communiquons, nous avons des attentes implicites sur la façon de parler de notre interlocuteur. Par exemple nous attendons du président de la République ou d’un ministre qu’il emploie dans ses allocations un langage soutenu, et nous sommes choqués ou surpris quand ce n’est pas le cas. On parle alors de violation des attentes ( expectancy violation). La plupart des recherches montrent que quand un intervenant viol ces attentes, par exemple en étant agressif alors qu’on attend de lui un ton calme, alors sa crédibilité est diminuée. Cela explique pourquoi dans l’étude citée plus haut avec des débats filmés entre scientifiques et lobbyistes, la communication agressive ne fonctionnait pas : nous attendons implicitement de scientifiques ou consultants un langage policé et calme. Quand ce n’est pas le cas, nos attentes sont violées, et notre crédibilité accordée aux propos de l’intervenant agressive diminue.

Ces deux variables peuvent se combiner pour déterminer l’influence de l’agressivité sur la persuasion de l’interlocuteur. L’idée est la suivante : si nous nous considérons proche de l’interlocuteur, nos attentes changent. Par exemple la communication agressive est plus présente entre personnes d’une même famille ou collègues proches, car les gens proches ont souvent des discussions plus passionnées entre eux qu’avec des gens de cercles éloignés. Si votre meilleur ami s’énerve sur vous, cela n’aura pas le même impact que si c’est votre patron ou un étranger rencontré dans une soirée depuis quelques heures. Dans cette étude récente de 2021, les chercheurs s’intéressent à comprendre l’interaction entre ces deux variables, concernant la communication sur le covid 19.

Protocole et résultat

Pour cela, ils vont recruter deux populations de sujets, l’une à New York, et l’autre dans l’Illinois. Ils vont ensuite proposer aux sujets de lire une lettre d’un médecin concernant le covid 19. Ce médecin peut soit être un médecin du même état que le participant, ou au contraire être présenté comme un médecin de l’autre état. Cela permet d’influencer la proximité sociale, les chercheurs faisant l’hypothèse que les sujets se sentent plus proche d’un médecin de leur état que celui d’un état plus éloigné. Pour mesurer l’agressivité, le ton de la lettre varie, certaines lettres sont neutres alors que d’autres sont agressives. Les chercheurs demandent alors aux différents sujets de reporter sur une échelle entre 1 et 7 s’ils estiment être proche du médecin présenté (mesure de distance sociale), s’ils jugent le ton employé adapté ou non (mesure de la violation des attentes), et enfin s’ils sont convaincu par les arguments exposés.

L’analyse des résultats est modérée : les sujets considèrent de façon globale que la communication agressive viole leurs attentes, même quand elle vient d’une personne considérée comme proche. Néanmoins, les sujets semblent plus enclins à suivre les recommandations du médecin agressif quand celui-ci est proche d’eux, bien qu’ils estiment que ce ton soit contraire à leurs attentes. Les chercheurs expliquent cela par le fait que cette violation des attentes de la part du médecin proche est interprétée par les sujets comme une marque d’urgence et d’importance du sujet, ce qui les conduisent à mieux suivre ses recommandations. Ainsi, dans le cadre où le communiquant est considéré comme proche du sujet, la communication agressive pourrait être efficace.

Ce résultat est néanmoins à relativiser : dans l’étude, le communiquant est présenté comme un médecin et son ton agressif est perçu comme une marque d’urgence. Rien ne dit qu’une personne proche, mais qui n’aurait pas la légitimité d’un médecin puisse employer la communication agressive avec la même efficacité. De plus, contrairement à d’autres études, il s’agit ici de communication écrite, ce qui implique que le médecin à choisi correctement ses mots pour transmettre cet état d’urgence. Il est difficile de savoir si dans une communication orale ou un débat public l’emploi d’un ton agressif de la part du médecin aurait le même impact positif. De nouvelles recherches sont donc nécessaires pour mieux comprendre dans quel contexte la communication agressive peut être efficace.

Conclusion

Pour conclure, il n’existe  à ce jour que peu de preuves scientifiques que la communication agressive peut-être plus efficace qu’une approche patiente et bienveillante. Les études existantes soulignent à l’inverse que ce mode de communication est néfaste pour la crédibilité de l’intervenant. Si on peut penser que dans un contexte de proximité entre un intervenant légitime(comme un médecin) et son interlocuteur, la communication agressive peut-être efficace, il existe trop peu de résultats à ce sujet pour considérer qu’une telle approche soit recommandable. Ainsi, il est préférable de suivre les directives de l’OMS, et d’adopter une communication bienveillante,  en particulier quand on se réclame de la démarche scientifique.