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L’économie est-elle une science ?

Existence d'un consensus

Il existe un fort consensus sur le sujet parmi les économistes, qui considèrent que l’économie applique la démarche scientifique et relève bien de la science.

Cette question revient régulièrement dans le débat public, en particulier lors de la remise du prix Nobel d’économie en décembre de chaque année. L’économie se voit ainsi reprocher ne pas être une “vraie science”, comme le seraient la physique ou la biologie.

La nature de la science

Pour savoir si l’économie est une science ou non, il convient de se poser la question de la définition de la démarche scientifique. C’est l’épistémologie (l’étude des sciences) qui va nous permettre de répondre à cette question.

Historiquement, plusieurs conceptions de la façon de produire du savoir scientifique se sont affrontées parmi les philosophes des sciences. Nous n’allons pas en faire une liste ici, mais le lecteur intéressé pourra se référer aux sources pour approfondir le sujet.

Depuis les années 1930, une nouvelle définition de la démarche scientifique, proposée par le philosophe Karl Popper (1902-1994), c’est imposée progressivement. Elle est aujourd’hui considérée comme la référence dans toutes les disciplines scientifiques, comme la physique, la biologie, ou encore l’économie.

La science selon Karl Popper

Karl Popper propose de définir une affirmation comme scientifique si elle est falsifiable (ou parle aussi de réfutabilité, traduction littérale de l’anglais refutability). Cela signifie qu’il est possible d’imaginer une expérience qui viendrait invalider la théorie qui a été formulée. Prenons un exemple pour bien comprendre.

Supposons que nous étudions la couleur des cygnes et que nous formulions la théorie suivante “tous les cygnes sont blancs”. Cette théorie est-elle scientifique ? Oui d’après Popper car pour la réfuter il suffirait d’observer au moins un cygne noir (ou d’une autre couleur que banc). Ainsi on saurait que la théorie “tous les cygnes sont blancs” est fausse, car il existerait bien au moins un spécimen de cygne d’une autre couleur.

Le travail du scientifique est donc double :

  • Formuler des théories qui soient réfutables. L’important n’est pas tant de savoir d’où vient l’inspiration qui a menée à la théorie (observation, modèle mathématique, etc) mais bien de la formuler de façon à ce qu’on puisse envisager des expériences pour tenter de l’invalider.
  • Mener des expériences rigoureuses pour tenter de falsifier les théories qu’il étudie.

Ainsi contrairement à ce que l’on a tendance à croire, quand un scientifique fait une expérience il ne cherche pas à confirmer sa théorie mais il tente plutôt de l’infirmer.

Tant qu’une théorie n’a pas réussie à être infirmée par les différentes expériences menées, elle est considérée comme valide par la communauté scientifique. Plus une théorie a réussi à résister avec succès a la falsification et plus ses prédictions sont exactes, plus elle est considérée comme importante et fiable. La science se compose de l’ensemble de ces théories qui n’ont pas été falsifiées, et elle évolue au cours du temps et des résultats des tests sur les théories.

De la physique à l’économie : une question de degrés

Cette définition de la démarche scientifique une fois posée, la question se pose en pratique pour le scientifique de savoir comment effectuer les bonnes expériences pour tester les théories. C’est là qu’une différence va émerger entre les sciences naturelles et les sciences sociales.

Dans les sciences naturelles comme la physique, effectuer des expériences n’a pas d’effet sur les éléments que l’on veut observer : mesurer la vitesse des atomes ne va pas changer leur comportement (sauf en physique quantique). L’observateur est neutre et n’influence pas le résultat de ce qu’il observe. Les lois de la physique étant les mêmes partout et en tout temps, si les paramètres d’une expérience sont les mêmes entre deux tentatives, alors le résultat devra être le même.

Dans les sciences sociales, l’expérimentation est plus compliquée. Les individus ne sont pas des particules, et leur comportement n’obéit pas à des lois précises et universelles. De plus, mener des expériences dont on contrôle les différents paramètres est difficile : on ne peut contrôler les différentes caractéristiques des participants à une expérience. Les individus ont également tendance à réagir à l’observation : on n’agit pas de la même façon en étant scruté dans un laboratoire que dans une situation réelle. Il convient ainsi d’être beaucoup plus prudent sur le fait qu’une théorie sera considérée comme réfutée ou non, et tenir compte de ces difficultés liées à l’observation.

Néanmoins, la différence entre les différentes sciences reste une différence de degrés et non une différence de nature. Elles partagent toutes le même fondement basé sur la production de théories réfutables au sens de Popper, mais elles n’ont pas la même facilité à réfuter et à tester ces théories.

La démarche expérimentale en économie

En économie la démarche expérimentale qui vise à essayer de falsifier les théories se pratique principalement de deux manières : via des expériences “contrôlées” et via des “quasi-expériences”.

Les expériences contrôlées

Il s’agit d’expériences en laboratoire, qui suivent la même démarche que les expériences en médecine. Des individus sont répartis au hasard entre deux groupes : un groupe dit “de traitement” et un groupe dit “de contrôle”. On test sur le groupe de traitement une mesure que l’on souhaite étudier (par exemple donner une récompense monétaire contre une participation à un plan de vaccination pour voir si cela encourage les gens à se faire vacciner).

Puis les économistes comparent le comportement moyen des individus dans le groupe de traitement avec le comportement moyen des individus dans le groupe de contrôle. Comme les individus sont répartis au hasard dans les deux groupes, ils doivent avoir des caractéristiques identiques ou proches entre les deux groupes. La différente de résultats ou de comportement que l’on observe entre les groupes doit donc venir de la mesure prise, qui est le seul paramètre à varier entre les groupes de traitement et de contrôle.

Si l’on reprend l’exemple précédent, cette comparaison entre groupes permet de voir si la récompense monétaire augmente le taux de vaccination dans la population. Et de formuler des recommandations de politiques de santé publique plus efficaces.

Les limites des expériences contrôlées

Cette démarche idéale pour tester toute choses égales par ailleurs les prédictions des théories économiques souffre néanmoins de certaines limites importantes.

  • La principale est la limite éthique. Certaines expériences ne sont pas éthiquement praticables. Par exemple une expérience visant à tester la suppression des allocations chômage au groupe de traitement pour voir l’effet que cela aurait sur la recherche de travail des individus touchés serait moralement très contestable. Il convient alors de chercher d’autres solutions d’étude de la théorie envisagée.
  • Mener de telles expériences a souvent un coût important. Par exemple dans les années 70 des expériences sur le revenu de base (distribuer un revenu sans conditions de travail aux gens) ont été effectuées, mais ont rapidement été stoppées devant les coûts engendrés. Le coût est d’autant plus grand qu’il faut un minimum d’individus dans l’étude pour que son résultat soit statistiquement significatif.
  • Souvent le déroulement de l’étude ne se passe pas parfaitement, et de nombreuses choses arrivent qui peuvent fausser les résultats. Par exemple la réussite d’une étude contrôlée demande à ce que les participants ne quittent pas l’étude avant sa fin et la récolte des données. En pratique cela est difficile à obtenir et il est courant de voir les individus quitter l’étude en cours de route, surtout si elle se déroule sur une durée de temps importante.

Les expériences naturelles

La seconde méthode employée par les économistes pour tester leurs théories est ce que l’on appelle des expériences naturelles, ou “quasi expériences”. Il s’agit d’observer des données d’une situation qui c’est produite dans le passé et qui a générée des données proches de ce qui aurait pu être obtenu via une expérience contrôlée. Il s’agit en quelque sorte d’une expérience contrôlée de substitution.

Par exemple pour étudier l’impact du salaire minimum les économistes ont comparé l’emploi dans des restaurants situés de part et d’autre de la frontière entre le New Jersey et la Pennsylvanie, aux États-Unis. En 1992, le salaire minimum a augmenté de 19% au New Jersey, alors qu’il est resté stable de l’autre coté de la frontière.

On se retrouve alors dans une situation proche d’une expérience contrôlée, où les restaurants du New Jersey jouent le rôle du groupe de traitement (augmentation du SMIC) et ceux de Pennsylvanie celui du groupe de contrôle. En comparant l’évolution de l’emploi entre les deux groupes, on peut avoir une idée de l’impact du salaire minimum sur l’emploi.

Le travail de l’économiste consiste alors à trouver une situation existante qui s’approche du phénomène qu’il souhaite étudier, et à vérifier que les deux populations affectées par le choc choisi (la variation du salaire dans l’exemple précédent) soient bien comparables.

Les limites des expériences naturelles

Comme les expériences en laboratoire, les expériences naturelles ont aussi des limites :

  • La répartition entre les groupes de traitement et de contrôle n’est pas purement aléatoire, car elle dépend d’un événement qui est survenu. Si on essaye de choisir un choc qui touche les individus observés de façon aléatoire, on n’est jamais sur que ça soit réellement le cas et que les groupes seront bien comparables. Dans notre exemple on peut imaginer que les lois sur les embauches soient très différentes entre le New Jersey et la Pennsylvanie, ce qui rendrait la comparaison entre les deux cotés de la frontière très difficile.
  • Il n’est pas toujours possible de trouver une expérience naturelle qui se rapporte au phénomène qu’un économiste souhaite étudier. Ou alors que si cette expérience existe, les données soient incomplètes ou manquantes, ce qui rendrai l’interprétation des résultats difficile. Néanmoins depuis les années 70 de très nombreuses données de bonne qualité sont accessibles et facilitent le travail des économistes, ce qui rend l’étude des expériences naturelles plus accessible qu’avant.

A travers ces deux méthodes que sont l’expérience contrôlée et la quasi-expérience les économistes ont la possibilité d’appliquer la démarche scientifique et de tenter de falsifier les prédictions de leurs théories. Les résultats de ces études sont alors publiés dans les revues académiques après examen par les autres chercheurs, puis mis à disposition de la communauté scientifique.

Conclusion

L’économie est bien une discipline scientifique, dans le sens où elle suit la démarche scientifique telle que proposée par Karl Popper et adoptée par la majorité des chercheurs. Cette démarche consiste à tenter de réfuter les théories en confrontant les prédictions de ces théories avec les faits observables.

En économie cette expérimentation est moins évidente que dans d’autres disciplines comme la physique, mais c’est une difficulté qui touche toutes les sciences, à un degré plus ou moins important. Si les science sociales sont les plus concernées, cela n’introduit qu’une différence de degré entre entre les différentes disciplines scientifiques et non une différence de nature.

Pour mener à bien cette démarche expérimentale, les économistes ont recours à deux méthodes principales : les expériences contrôlées qui sont proches des études cliniques en médecine, et les quasi expériences quand une expérience contrôlée n’est pas possible. Si ces deux méthodes ont des limites, elle sont néanmoins suffisamment efficaces pour permettre aux économistes de tester correctement leurs théories et de produire des résultats scientifiques.

 

Sources et compléments

Pour aller plus loin sur le sujet, voici les différentes sources et ouvrages que vous pouvez consulter :

Updated on August 27, 2017