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Peut-on remplacer les dirigeants d’entreprises par des ours en peluche ?

31 octobre 2018

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Peut-on remplacer les dirigeants d’entreprises par des ours en peluche ?

Les économistes s’intéressent depuis longtemps au rôle des dirigeants d’une entreprise dans ses performances. Quand une entreprise réussit, il se peut que cette réussite vienne des bonnes décisions prises par son dirigeant. Mais il se peut aussi que la réussite vienne de facteurs externes, qui n’ont rien à voir avec les décisions prises. Par exemple une baisse des taxes qui augmenterait les ventes. En pratique, ces deux facteurs (interne à l’entreprise et externe) sont liés : l’environnement économique évolue sans cesse et il faut chaque jour prendre de nouvelles décisions en tant que dirigeant. Comment séparer la part de la performance qui vient du dirigeant de celle qui vient du contexte extérieur ?

Cette question a une conséquence importante sur la rémunération que l’on va fournir aux dirigeants d’entreprise. Si l’on pense que la réussite d’une entreprise est principalement déterminée par des facteurs externes à l’équipe dirigeante, alors on pourrait remplacer son PDG par un ours en peluche sans que la performance de la firme ne soit impactée. Dans cette vision, le dirigeant ne fait que profiter de facteurs extérieurs sans avoir lui-même d’impact sur l’entreprise. Si au contraire il se trouve que le PDG joue un rôle indispensable, alors il est normal de mettre en place des mesures pour attirer les meilleurs candidats à ce poste. En particulier en offrant des rémunérations importantes. Plus l’impact des dirigeants sur l’entreprise est important, plus il est donc justifié de les payer fortement. Si un bon dirigeant d’une multinationale peut faire gagner plusieurs milliards d’euros en plus par rapport à un candidat médiocre, il est cohérent que les actionnaires lui proposent un salaire élevé.

Comment tester cette théorie en pratique, et réussir à séparer la part de la performance de l’entreprise qui provient de l’action de ses dirigeants de celle qui est extérieur et vient du contexte économique dans lequel évolue la firme ?

Une nouvelle façon de mesurer la relation entre performance de l’entreprise et compétence des dirigeants

Pour résoudre le problème de la séparation de la performance de l’entreprise entre ses différentes causes, les économistes M. Bennedsen, F. Perez-Gonzalez et D. Wolfenzon adoptent une approche nouvelle et novatrice. Dans un article publié en 2006 sous le titre « Does CEO matter ? » ils proposent deux façons originales de tester le lien entre performance et équipe dirigeante :

  • La première consiste à comparer la performance d’entreprises similaires, entre des entreprises « normales » et des entreprises dont le dirigeant est mort de façon subite (comme le PDG de Total en 2014 par exemple). Si en moyenne les entreprises qui ont perdu subitement leur dirigeant sont moins performantes que des entreprises comparables, cela est un indice important quant a l’impact des dirigeants sur la firme.
  • La seconde façon consiste à étudier la performance des entreprises dont le dirigeant à été frappé par la mort d’un de ses proches (conjoint, enfant ou parents). L’idée est que cet événement va impacter sa capacité à diriger l’entreprise et que si la personne est importante pour la firme cela se traduira par des performances moindres. Là encore ces entreprises sont comparées à des entreprises de tailles similaires dont les membres de l’équipe dirigeante n’ont pas connu de perte familiale.
  • Enfin, ils utilisent ces deux approches pour étudier aussi bien l’impact du dirigeant de l’entreprise lui-même que celui des autres membres exécutifs (le « board » de l’entreprise). Cela permet de comparer le rôle du dirigeant à celui des autres top-managers.

Pour mener à bien cette étude, les auteurs utilisent une large base de données de 74 880 firmes danoises entre 1994 et 2002. Pour chaque entreprise, ils disposent d’informations détaillées sur le dirigeant de l’entreprise, les autres dirigeants exécutifs, et différents indicateurs de performance comme le chiffre d’affaire ou l’investissement. Ils croisent cette base de données avec l’état civil danois, qui permet d’obtenir les décès qui sont intervenus chez les membres exécutifs et dans leurs familles. Au total, ils trouvent un peu plus de 11 000 chocs, la moitié concernant la perte du dirigeant lui-même, l’autre moitié les familles.

En disposant de données non seulement sur le dirigeant de l’entreprise mais aussi sur les autres membres  de l’équipe dirigeante, les auteurs peuvent mesurer et comparer le rôle de chacun dans la performance de l’entreprise. Est-ce que la perte d’un dirigeant est plus ou moins importante que la perte du directeur des ressources humaines par exemple ? Cela permet de mieux comprendre le rôle et l’impact spécifique du PDG par rapport aux autres hauts managers d’une entreprise.

Présentation des résultats principaux de l’étude

Les auteurs vont réaliser de nombreux test statistiques et trouver différents résultats. Nous n’allons pas présenter ici l’ensemble de ce qu’ils ont trouvé, mais uniquement les faits les plus importants. Vous pouvez lire l’article d’origine si vous voulez en savoir plus sur les détails de l’étude, ou n’hésitez pas à demander une précision dans les commentaires.

La mort du PDG impacte de façon significative l’entreprise, celle des autres membres du board non

La première analyse que font les auteurs consiste à étudier l’impact des chocs (décès de la personne ou d’un membre proche de sa famille) touchant le PDG ou des membres de l’équipe dirigeante sur la profitabilité de l’entreprise. Ils trouvent un effet significatif en moyenne, avec une baisse de la profitabilité de 0.63 points de pourcentage quand la firme perd un membre important. Puis ils décomposent cet effet entre les chocs qui affectent le PDG lui-même et ceux qui concernent un membre du board. Ils trouvent alors un effet différent selon les deux catégories. La perte du dirigeant ou la mort d’un membre de sa famille proche affectera la rentabilité de l’entreprise, ce qui n’est pas le cas quand le choc touche les autres managers. Ce résultat est illustré par le graphique suivant :

On remarque bien que dans la période qui suis le choc (t=0) la rentabilité de l’entreprise diminue fortement quand le choc concerne le dirigeant. L’entreprise perd en moyenne 1.5 point de rentabilité. Quand le choc concerne un membre du board, l’effet est bien plus faible et n’est pas statistiquement significatif (on peut considérer qu’il n’existe pas). Cette première analyse nous donne un indice important quant à l’impact des dirigeants sur les performances de l’entreprise, impact que n’ont pas les tops managers.

Effet direct et effet indirect du dirigeant sur la performance de l’entreprise

Bennedsen, F. Perez-Gonzalez et D. Wolfenzon vont ensuite étudier l’impact de la perte d’un membre de la famille du dirigeant sur l’entreprise. Pour cela, ils disposent d’environ 5000 entreprises dont le dirigeant a perdu sa femme, ses enfants ou ses parents sur la période de l’étude. L’idée est que contrairement à la mort du dirigeant lui-même, cela permettra de mettre en évidence de façon indirecte son rôle dans la performance de la firme. On peut imaginer que la perte de son enfant ou de son conjoint affecte la capacité à diriger et conduise à des choix moins pertinents pour l’entreprise. Les auteurs étudient le lien entre ces chocs (perte d’un proche) et la rentabilité de l’entreprise. Ils réalisent également la même étude concernant les membres du board. pour voir si on peut mettre en évidence leur rôle dans l’entreprise. Le tableau ci-dessous présente les résultats obtenus :

On peut tirer deux conclusions intéressantes de ce tableau. La première est que quand le choc touche un membre du board, l’effet n’est pas significatif. Un effet significatif est indiqué par les petites étoiles à côté des résultats. Plus il y a d’étoiles (de zéro jusqu’à trois) plus le résultat est considéré comme valide. Dans la troisième colonne qui concerne les tops-managers on ne trouve aucune étoile, ce qui montre qu’on peut considérer ces résultats comme non signifiants. En moyenne, quand un membre du board perd un proche, cela n’affecte pas la rentabilité de l’entreprise. A l’inverse les chiffres de la colonne des dirigeants sont eux tous significatifs (2 ou 3 étoiles). Dans l’ensemble, la perte d’un proche du dirigeant implique une baisse de la rentabilité de 1 point de pourcentage.

Le second enseignement à tirer de ce tableau est de regarder l’effet sur le dirigeant en fonction du degré de proximité du proche décédé. Il est intéressant de voir que plus le parent décédé est proche du dirigeant, plus l’impact sera important. La perte d’un enfant est ainsi associée à une baisse de la rentabilité de 1.626 points, pour seulement 0.671 points pour la perte des beaux-parents. D’ailleurs la perte des beaux-parents est très peu significative avec seulement une seule étoile. La perte du conjoint a aussi un effet important (-1.627 points), et celle des parents un peu moins (-0.911).

Ces résultats confirment l’idée que le dirigeant d’une entreprise à un rôle clé dans sa performance. Quand sa capacité de décision est affectée par un événement (ici la perte d’un proche), cela se traduit directement par une performance plus faible de l’entreprise. A l’inverse, quand un membre du board perd un proche, cela ne semble pas affecter l’entreprise, montrant le rôle clé du dirigeant principal.

Conclusion :

En utilisant une approche novatrice, les auteurs ont réussi à mieux comprendre le lien entre un dirigeant d’entreprise et la performance de cette dernière. Sa disparition ou la perte d’un membre de sa famille entraîne une diminution des performances de la firme, qui voit sa rentabilité diminuer. A l’inverse, les mêmes chocs touchant les autres hauts managers ne semblent pas avoir d’impact significatif sur l’entreprise, ce qui confirme l’importance toute particulière du dirigeant par rapport aux autres acteurs de la firme. A l’heure où les médias débattent souvent de la rémunération des grands patrons, mieux comprendre leur impact sur les entreprises apparaît comme essentiel. Cette étude est un pas important dans cette direction.

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