Economie comportementale

Les gilets jaunes et le problème de la coordination

8 décembre 2018

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Les gilets jaunes et le problème de la coordination

Depuis quelques semaines, la France est perturbée par les manifestations des gilets jaunes. Les gilets jaunes sont un mouvement spontané, organisé et relayé par internet, ce qui est constitue une nouveauté importante. Pourtant, le succès de la mobilisation n’avait rien d’évident. Si il est courant de voir des appels à manifester, il est toujours difficile de savoir si un mouvement va être mobilisateur ou non.

Le problème auquel doivent faire face les manifestants est celui de la coordination.  Si vous bloquez seul une rue avec votre gilet jaune, vous finirez rapidement en garde a vue. Mais si vous êtes des centaines, alors vous deviendrez un mouvement social de protestation. Comment vous assurez que vous ne serez pas seul à essayer de bloquer un rond-point avec votre gilet jaune  ? Beaucoup de gens sont prêts à se mobiliser, mais à condition de s’assurer que les autres se mobiliseront aussi.

Ce problème de coordination est aussi vieux que l’humanité. Notre ancêtre chasseur cueilleur devait faire face à un problème similaire : attaquer une tribu adverse ou une grosse proie seul le conduisait à un échec certain. Seule la coordination avec les autres membres de la tribu permettait de garantir des chances de succès raisonnables.

Gilets jaunes et homo sapiens : même combat ?

Que vous soyez un révolutionnaire moderne ou un homme de Néandertal, comprendre comment vous coordonner avec votre groupe est vital pour la réussite de vos actions.

La coordination dans les jeux de coopération

Le jeu du bien commun

Pour étudier la façon dont les gens se coordonnent pour atteindre un objectif commun, les économistes utilisent des expériences en laboratoire. Cela permet de contrôler l’environnement dans lequel les gens se comporte, et de tester différents mécanismes de décision pour voir leur impact sur la façon dont les gens se coordonnent.

Une des expériences les plus utilisée est le jeu du bien commun. Dans ce jeu, les joueurs reçoivent chacun 10 jetons et forment des groupes de 4 participants. Les participants peuvent alors mettre une partie de leurs jetons dans un pot commun à leur groupe. Une fois qu’ils ont décidé de donner ou non des jetons, ils sont récompensés de la façon suivante : ils gagnent 2 euros par jeton qu’ils ont conservé, et 1 euro par jeton qui se trouve dans le pot. Le jeu dur généralement plusieurs tours, et à chaque tour les joueurs peuvent voir ce que le pot commun contenait au tour précédent ainsi que connaitre leurs gains.

Il est facile de voir que socialement chacun a intérêt à mettre tous ses jetons en commun. Si les quatre participants donnent leurs 10 jetons chacun, alors ils gagneront 40€ par personne (car le pot commun comportera 40 jetons). A l’inverse, si personne ne donne rien, le gain n’est plus que de 20€ chacun (2€*10 jetons par personne). L’intérêt du jeu réside dans le fait que chacun a intérêt à ne pas contribuer au pot commun, et a laisser les autres contribuer à sa place. Mais si chacun raisonne ainsi, alors personne ne contribue…

Comment est-ce que les gens se comportent quand ils jouent à ce jeu ? On observe que les participants contribuent beaucoup au début du jeu, puis de moins en moins au fur et à mesure que l’expérience avance. A la fin, il n’est pas rare que plus aucun participant ne contribue au pot commun. Chacun se comporte alors comme un passager clandestin.

Comment augmenter la synchronisation du groupe ?

Si un tel comportement clandestin n’a guère de conséquence en laboratoire, il était d’importance vitale pour nos ancêtres ou les manifestants. Votre groupe ne peut survivre si vous ne vous coordonnez pas pour vous défendre contre la tribu adverse ou pour attaquer efficacement ce mammouth. De même, votre manifestation sera un échec si vous n’arrivez pas à convaincre les autres sympathisants de se mobiliser le même jour que vous, au même endroit, pour une action commune.

Il faut mieux se synchroniser pour éviter de se retrouver à bloquer seul la route, comme ce gilet jaune…

Voyons quelques stratégies qui existent et se sont développées pour aider la coordination au sein de groupes, qu’ils soient composés de gilets jaunes ou d’homo-sapiens.

La punition, l’homo œconomicus et la morale

Une façon d’obliger les membres du groupe à jouer collective consiste à les menacer d’une punition en cas de comportement indésirable. Il existe une variante du jeu du bien commun dans laquelle les joueurs peuvent payer pour enlever de l’argent à un membre non coopératif, en guise de punition. La punition est coûteuse pour le joueur qui puni : il paye de sa poche pour infliger une perte encore plus grande à un autre joueur !

Ce jeu est intéressant pour les économistes, car si les gens se comportaient de façon rationnelle, ils refuseraient toujours de punir les autres. En effet, pourquoi payer 2 jetons de ma poche pour retirer 4 jetons de la poche d’un individu qui refuse de coopérer ? Si chacun sait que les autres sont rationnels, alors personne n’a peur de la punition, car chaque joueur sait que les autres joueurs rationnels refuseront de payer pour les punir. La possibilité d’une punition ne devrait pas être efficace en théorie !

Pourtant dans la réalité, les jeux du bien commun avec punition sont très efficace : les joueurs n’hésitent pas à sacrifier une partie de leurs gains pour punir les passagers clandestins. Cette observation est très intéressante, et nous montre que nous avons souvent raison de ne pas être des individus purement rationnels. Si vous savez que dans le groupe il y a des individus « irrationnels » qui vont payer pour vous punir si vous ne contribuez pas, alors vous allez vous comportez de façon à éviter la punition. Ces individus « irrationnels » qui punissent les autres permettent en réalité au groupe de mieux fonctionner !

D’un point de vue moral, on peut considérer ces individus comme des « héros » : ils sacrifient leur bien être immédiat en s’engageant à punir les passagers clandestins. Si ils sont crédibles dans leur menace de punition, alors ils forcent l’ensemble du groupe à coopérer.

Dans le cas de nos ancêtres, ce comportement de punition était très facile à mettre en place : celui qui refusait d’aider suffisamment le groupe risquait de s’en voir exclu, ou de voir le groupe refuser de l’aider en cas de problèmes. Dans les deux cas, cela diminue considérablement les chances de survies, et constitue une profonde incitation à adopter un comportement pro-social envers le groupe.

On retrouve cette même forme de pression dans le mouvement des gilets jaunes : les portes paroles des gilets jaunes ont été largement incités par leurs membres à porter des revendications dures.

Le rôle de l’ocytocine

La coordination dans nos actions passe aussi par notre cerveau et par nos hormones. Une en particulier, l’ocytocine, semble impacter notre comportement social et nous aider à l’aligner sur celui des autres membres de notre groupe. Dans une expérience récente, les chercheurs De Dreu et Kret ont fait jouer à des participants un jeu proche de celui du bien commun. La différence était qu’il s’agissait d’un jeu d’attaque, dans lequel les joueurs devraient contribuer à un pot commun déterminant la force de leur attaque sur les membres d’un groupe de défenseurs. Les chercheurs ont administré de l’ocytocine a un groupe de participants avant l’expérience, quand l’autre groupe recevait une boisson de même goût, sans ocytocine. Les résultats ont montré que les joueurs du groupe avec ocytocine étaient plus coordonnés dans leurs décisions. Ils arrivaient à mieux se décider d’attaquer tous ensemble ou à l’inverse de ne pas attaquer pour économiser leurs ressources.

Il est probable que la sélection naturelle ai favorisé la production de telles hormones au fur et à mesure de l’évolution. Les individus qui produisaient ces hormones arrivaient à mieux se coordonner avec leur groupe, et donc à faire face à des défis qui auraient été insurmontables pour des groupes manquant de coordination.

La cohésion de groupe

Dans une autre expérience, les mêmes chercheurs ont voulu tester une autre hypothèse. Le jeu était le même, mais les participants du groupe pouvaient cette fois discuter entre eux et ils portaient un T-shirt de la même couleur : noir pour le groupe attaquant, et blanc pour le groupe des défenseurs. L’idée du dispositif est de créer une cohésion de groupe entre les participants, renforçant le sentiment d’appartenance. Un autre groupe de participants servait de groupe de contrôle, sans ce dispositif de renforcement de la cohésion entre les joueurs. Les participants étaient également reliés à un dispositif permettant d’analyser leurs ondes cérébrales. De Breu et ses collègues ont alors montré que les individus dont on avait augmenté la cohésion du groupe synchronisaient leurs ondes cérébrales. En regardant l’activité cérébral d’un joueur du groupe, il est possible de prédire (en partie) l’activité cérébrale des autres joueurs ! Le simple fait de faire porter aux joueurs un élément qui les distinguent en tant que groupe permet d’améliorer leur synchronisation. Si le mécanisme exact à l’origine de cette synchronisation cérébrale reste mal compris, il n’en reste pas moins efficace, et traduit une véritable coordination. Les individus du groupe montrent une meilleure coordination dans les attaques ou non face aux défenseurs, qui se traduit par un meilleur succès.

Cette expérience nous éclaire sur l’intérêt des symboles pour réaliser des actions en commun. Un gilet jaune n’est pas un simple élément symbolique : c’est aussi un moyen de créer un sentiment de groupe. En donnant a ses porteurs l’impression d’appartenir à une même communauté, le gilet jaune permet à ses porteurs de mieux se coordonner et ainsi agir plus efficacement.

Et si le gilet jaune vous permettait de synchronisez vos ondes cérébrales avec les autres manifestants ?

Conclusion

Les gilets jaunes font face à un problème bien connu : la coordination de groupe. Heureusement pour eux, il existe un certain nombre de mécanismes qui permettent a un groupe de s’assurer un comportement pro-groupe de ses membres et d’éviter les passagers clandestins. La prochaine fois qu’un gilet jaune vous demandera de signer une pétition, dites-vous simplement qu’il essaye de vous inciter à coordonner votre comportement avec celui de son groupe !

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