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La vie d’Alfred Jones, le fondateur du premier hedge fund.

31 octobre 2018

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La vie d’Alfred Jones, le fondateur du premier hedge fund.

La vie passionnante d’Alfred W.Jones : l’espion qui devient sociologue

Alfred Winslow Jones est né à 9 heure, le 9éme jour du 9éme mois de l’année 1900, en Australie. Il aimait beaucoup se vanter de cette date de naissance si particulière. Son père, américain, est un cadre opérationnel de General Electric, envoyé là-bas pour superviser le bon développement du groupe.

Après quatre ans de loyaux services en Australie, la famille Jones rentre au pays de l’oncle Sam, pour s’installer dans la ville de Schenectady. C’est là, dans l’état de New-York que la General Electric à son siège principale, où travaille maintenant le père.

Le jeune Alfred suit la voie classique d’un jeune fils de cadre de haut niveau : il intègre la prestigieuse université Harvard après le lycée, et en sort diplômé en 1923. Au lieu de chercher un travail, il décide d’explorer le monde et passe une année à voyager sur un bateau à vapeur, avant de s’essayer comme exportateur de marchandise. Après quelques autres expériences diverses comme analyste statisticien, il décide de rejoindre le département d’état américain (l’équivalent du ministère des affaires étrangères). Il est rapidement envoyé à Berlin, où il est nommé en 1930 vice-consul pour les États-Unis.

Un mariage et un peu de communisme ne font jamais de mal

Dans le Berlin des années 1930 la situation économique est catastrophique. La crise de 1929 a rapidement frappé le pays, et le chômage et la pauvreté explosent un peu partout. La production chute de plus de 8% et le gouvernement semble incapable de réagir. Le parti national-socialiste, dirigé par un certain Adolf Hitler, commence à faire parler de lui et à enregistrer ses premiers succès électoraux. Lors des élections de 1930, il gagne 107 sièges au Reichstag, le parlement Allemand.

C’est dans ce contexte, alors qu’il travaille pour l’ambassade en rédigeant diverses notes sur la situation économique, que Jones va rencontrer Anna Block. Issue d’une famille de banquiers juifs, c’est une fervente militante antinazi, qui fait partie d’un groupe de résistants communistes. Jones est immédiatement séduit par cette jeune femme intelligente, indépendante et organisée qui n’hésite pas à prendre des risques pour défendre ses idées.

Portrait d’Alfred .W Jones
Portrait d’Alfred .W Jones

Jones épouse la jeune femme en cachette le 17 janvier 1932, et devient ainsi son troisième mari. Il soutient également ses combats, et commence à suivre des cours de marxisme-socialisme à l’école des travailleurs de Berlin. Lorsque son mariage est découvert par les autorités américaines, Jones est forcé de démissionner de l’ambassade, moins de 2 ans après y avoir été nommé. Il décide néanmoins de rester à Berlin, sous le pseudonyme de « Richard Frost » et de rejoindre le mouvement de résistants de sa femme, l’Organisation Léniniste.

La carrière de résistant au nazisme de Jones ne durera néanmoins pas très longtemps. Après un court passage par Londres pour y représenter l’Organisation Léniniste, il décide en 1934 de divorcer et de retourner aux États-Unis. Il décide alors de s’inscrire en doctorat de sociologie à l’université de Columbia. Son attrait pour la sociologie n’est probablement pas étranger aux tensions sociales qu’il à pu observer en Allemagne. Il fait la rencontre de Mary E. Carter, fille de la classe moyenne de Virginie, qu’il épouse rapidement. Pour leur lune de miel, les mariées partent en Espagne en 1937, où ils font de l’auto-stop et rencontrent l’écrivain Ernest Hemingway. Là encore, Jones sera témoin d’une situation sociale difficile, en pleine guerre civile espagnole.

Sociologie et jardinage, les deux vraies passions d’Alfred Jones

De retour, Jones commence à travailler sur son sujet de doctorat. Témoin lors de son séjour en Allemagne et en Espagne des ravages du totalitarisme, il cherche à savoir si ce mal peut contaminer son propre pays. La crise économique qui sévit depuis 1929 est sans précédent et redonne l’inspiration aux tenants de la lutte des classes, et la menace d’une division de la société américaine n’est pas à exclure. Jones cherche « à déterminer dans quelle mesure nous formons un groupe uni et dans quelle mesure nous formons un groupe divisé ». Il se pose beaucoup de questions sur la situation politique de son époque, et à peur des divisions qui pourraient survenir dans la société américaine. L’Amérique à bien connue la guerre de sécession, et la fin des années est une période incertaine et troublée. Pour sonder la société américaine, Jones va mener une étude de terrain de grande ampleur. Entre 1938 et 1939 il conduit ainsi avec l’aide de sa femme plus de 1700 entretiens sociologiques dans la ville d’Akron, dans l’Ohio. Étant formé à l’usage des statistiques, il va traiter les données récoltées avec le plus grand soin et faire de nombreux calculs d’indicateurs et de tendances pour l’aider dans son analyse.
Ses résultats viennent néanmoins rapidement infirmer ses craintes : la société américaine est solide, et si de nombreuses divergences économiques existent, les gens partagent beaucoup de valeurs en commun qui empêcheront la société de se diviser en profondeur. Rassuré sur la vitalité de la démocratie américaine, Jones écarte le risque d’une montée du totalitarisme dans son pays comme en Europe.

Il publie les résultats de sa thèse sous forme d’un livre, « Life, liberty and property« , édité pour le première fois en 1941. Ce titre est un clin d’œil directe à un passage de la déclaration d’indépendance des États-Unis. L’ouvrage devient rapidement une référence en matière de sociologie politique de l’époque, et attire l’attention sur son auteur. Le magazine Fortune publie une version courte de son travail, et propose à Jones de travailler pour eux. Jones y défend un positionnement assez orignal pour l’époque. Il est proche économiquement des républicains, mais en défend les propositions démocrates du point de vue sociétal. Il se définit ainsi comme « Aussi conservateur que possible en termes de protection du marché libre, et aussi radical que possible pour assurer le bien-être de la population ».

Une approche particulière de la bourse

En 1948, Jones se voit proposer d’appliquer ses connaissances en sociologie et psychologie à l’étude des mouvements de la bourse. Le résultat de ses recherches sera publié en 1949, dans un article intitulé « Fashions in forecasting« , ou « Les tendances dans les prévisions« . Jones critique la vision traditionnelle qui prévaut alors chez la plupart des professionnels, proposée par John Burr Williams en 1937. Dans sa « théorie de l’investissement« , ce dernier soutient que pour savoir quelles actions acheter, il faut essayer d’anticiper les flux de dividendes que l’entreprise va verser dans le futur, et juger le degré de confiance qu’on peut accorder à notre anticipation. Puis, on choisit l’action qui présente les plus grands revenus futurs, compte tenu de notre incertitude sur les prévisions.

Le livre de Williams est toujours considéré comme référence par certains de nos jours !

Jones rejette cette théorie, qu’il considère intéressante intellectuellement mais peu efficace pour expliquer la réalité de la bourse. Il observe que le cours des actions varie bien plus souvent que ne le justifient les fondamentaux économiques. Le cours de l’action US Steel peut ainsi varier de 2% sur une journée sans qu’aucune nouvelle importante ne soit capable de justifier cette variation. Cela ne devrait pas arriver selon la théorie de Williams, car en l’absence de nouvelles qui modifient les anticipations de dividendes, le prix de l’action devrait rester stable et ne fluctuer que très légèrement.

Jones propose alors une nouvelle théorie, plus à même selon lui d’expliquer les variations de prix des actions. Il propose l’idée selon laquelle les prix varient en fonction de tendances psychologiques prévisibles de la part des intervenants sur le marché. Une vague d’euphorie peut saisir les courtiers et faire monter les cours sans autre raison apparente. A l’inverse, le pessimisme peut gagner le marché et faire chuter une action sans que les fondamentaux n’aient bougés. Ces mouvements peuvent s’auto-entretenir : la hausse des cours renforce le sentiment positif des acheteurs, qui achètent encore plus et poussent les prix plus haut. Et inversement à la baisse. Son approche n’est finalement pas très surprenante quand on se souvient de sa formation de sociologue. Quoi de plus naturel pour lui que de voir la bourse comme le reflet des sentiments de la foule des investisseurs ? Jones ainsi anticipe d’une certaine façon l’économie comportementale qui verra le jour dans les années 1980.

Le premier hedge funds : il faut bien gagner sa vie non ?

Jones n’était en réalité pas vraiment passionné pas la finance. Quand il participe à l’édition du 25éme annuaire des anciens étudiants d’Harvard et qu’il doit décrire ses passions, il ne parle pas de finance. Il évoque par contre un attrait certain pour la politique, ainsi que pour…le jardinage, qu’il pratique dans sa maison de campagne. Néanmoins, avec un style de vie plutôt faste et une femme ainsi que deux enfants, Jones, qui à bien dépassé la quarantaine, a besoin d’argent. Il tente alors de lancer son propre magazine, et quitte son emploi de rédacteur chez Fortune. Malheureusement il n’arrive pas à obtenir de financement, et son projet échoue. Échaudé après plusieurs tentatives infructueuses, il va changer de voie, et essayer de gagner sa vie en tant qu’investisseur.

Jones commence avec un capital modeste : 40 000$ de ses propres économies, et 60 000$ d’économie de la part de quatre amis qu’il arrive à convaincre. Peu de gens auraient pariés sur Jones pour faire fructifier leur épargne : cet homme n’y connait pas grand-chose à la finance, rejette la théorie de Williams qui est la théorie à la mode, et n’a jamais affiché une passion débordante pour le sujet. Pas de quoi attendre des résultats extraordinaires de sa part.

Pourtant, les faits parlent d’eux-mêmes : en 20 ans, entre 1949 et 1968, Jones va multiplier la valeur de sa mise par 50. Les 60 000$ de ses amis se sont ainsi transformés en 300 000$. Jones va même devenir l’un des tout meilleurs investisseurs de New York. Entre 1955 et 1965, il multiplie son capital par 15, étant aussi performant que Warren Buffet (qui le multiplie par 16 sur la même période).

Le secret de la réussite n’est pas toujours là où l’on croit

La stratégie initiale du fond de Jones repose sur sa théorie du sentiment psychologique des marchés. Il estime être capable de prévoir ainsi les tendances en regardant l’historique des cours passés et de comprendre l’humeur du marché. Jones croyait dur comme fer être capable de déterminer l’orientation du marché a l’aide de l’analyse technique. Il embauchait de nombreux analystes, et avait horreur de ceux qui soutenaient l’idée qu’il est-il impossible de prévoir le prix des actions. Lorsque Alfred Cowles, fondateur de la revue d’économétrie publie en 1944 sa célèbre études « Can forcasters forcast ? » (Les analystes peuvent-ils prévoir ?) où il affirma qu’on ne pouvait prévoir les cours futur, Jones écrivit un long article dans le magazine Fortune pour lui répondre.

Malgré sa position en faveur de l’analyse technique, la réalité est que Jones et ses employés n’étaient pas vraiment doués pour prévoir la direction du marché. Jones perdait aussi souvent qu’il gagnait, sans logique apparente. Son directeur Donald Woodward l’avoua lui-même par la suite, déclarant : « Notre jugement des tendances n’a pas constitué notre point fort ». Jones le reconnu également à la fin de sa vie.

Si Jones n’était pas capable d’anticiper les variations des cours, comment alors a-il pu réaliser une performance aussi incroyable que de multiplier son capital par 50 en 20 ans, se plaçant très loin devant la concurrence  ? Le succès de Jones réside en réalité dans d’autres caractéristiques de son fond : l’effet de levier, la sélection des valeurs, et une structure de rémunération attractive. Et un peu d’optimisation fiscale. C’est grâce à ces ingrédients que Jones posa les bases du fonctionnement d’un hedge fund, et qu’il fut le précurseur d’une révolution dans le monde de la finance.

C’est ce que nous allons voir… dans un prochain article ! 😉

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